Interview with Le Monde, “La France crée les conditions de l’échec de son utopie universaliste,” November 2019

Jonathan Laurence : « La France crée les conditions de l’échec de son utopie universaliste »

https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/11/10/jonathan-laurence-la-france-cree-les-conditions-de-l-echec-de-son-utopie-universaliste_6018653_823448.html

Spécialiste des musulmans en Europe, le chercheur américain Jonathan Laurence souligne que l’Etat français ne parvient pas à intervenir de manière équitable pour toutes les religions, et à traiter l’islam comme les autres.

 

Par Louise Couvelaire

 

Professeur associé de sciences politiques au Boston College, aux Etats-Unis, et auteur de The Emancipation of Europe’s Muslims(Princeton University Press, 2012), Jonathan Laurence analyse les débats sur l’islam qui secouent la France et porte un regard très critique sur la façon dont les politiques gèrent la question depuis trente ans.

Selon vous, la France a-t-elle une difficulté particulière à gérer sa relation avec la religion musulmane ?

En faisant de l’islam un sujet éminemment et exclusivement politique, les hommes politiques créent les conditions de l’échec de l’utopie universaliste française. Si vous voulez faire à la française, alors il faut accepter d’intervenir de manière équitable pour toutes les religions et traiter l’islam comme les autres, de manière administrative, et surtout pas politique !

La France n’accepte pas l’idée que l’exercice du culte musulman puisse être apolitique. Il existe de multiples raisons de porter le voile – personnelles, spirituelles, familiales, sociologiques… La classe dirigeante s’obstine à la réduire à une seule.

Parce que certains veulent en faire un sujet politique – les islamistes et l’extrême droite –, on croit l’islam forcément chargé de significations politiques. Or, on peut tout simplement croire en Dieu sans que ce soit politique. Mais en politisant l’islam – principalement par opportunisme électoral – les hommes politiques français font le jeu des extrêmes qu’ils dénoncent. Et rendent dès lors impossible une intégration qu’ils disent pourtant souhaiter.

Sur le voile en particulier, pourquoi le débat est-il aussi vif en France ?

Cela fait trente ans que vous discutez et que vous consultez sans jamais arriver nulle part. En 1989, lors de l’affaire du collège de Creil [dont le principal avait exclu trois collégiennes qui refusaient d’ôter leur foulard],Lionel Jospin et le Conseil d’Etat ont laissé la main aux directeurs d’établissements. En 2010, vous avez fini par interdire la burqa. Tous ces débats pour une loi finalement très limitée, qui ne s’applique qu’à quelques cas.

Même surplace concernant la question de la formation des imams : cela fait vingt-cinq ans que le sujet est sur la table et il ne se passe presque rien. Et aujourd’hui, on délibère encore pour savoir si l’espace public est un espace républicain au même titre que l’école.

Ça tourne en rond pour une raison simple : le message de l’Etat n’est pas clair. Il ne l’a jamais été. L’extrême droite, elle, est limpide. Il est urgent que le président Macron parle afin de clarifier les règles et faire appliquer l’Etat de droit.

 

Quelles sont les conséquences concrètes de ces tergiversations ?

Chez les juifs et les catholiques par exemple, ceux qui souhaitent un cadre religieux ont la possibilité d’inscrire leurs enfants dans une école privée confessionnelle sous contrat. Les musulmans, eux, n’ont pas d’espace de ce type. Ou si peu. Ils ne bénéficient pas des mêmes subventions que les autres. C’est insensé ! Si on ne veut pas d’écoles confessionnelles, alors que l’Etat arrête de les subventionner. Toutes !

Même chose pour les facultés de théologie. Chez les musulmans, il n’y en a pas. L’Etat n’a toujours pas accepté d’intégrer la religion musulmane. La société ne parvient pas à leur accorder des droits de base, tout en exigeant d’eux qu’ils parlent d’une seule voix. Alors que personne ne demande ça aux autres. En croyant les musulmans incapables de faire la part des choses, c’est la France qui est en train de rendre l’islam et la République incompatibles.

Partagez-vous l’idée que l’Etat français soit islamophobe, comme l’affirment certains militants ?

L’Etat n’est pas islamophobe, il est juste incapable de sortir de ce cercle vicieux et ne sait pas défendre l’exercice du culte musulman. Il faudrait d’abord arrêter de légiférer sur la question et faire davantage comme les administrations locales, qui, elles, sont souvent plus compréhensives et gèrent de manière pragmatique le sujet, en facilitant la construction de mosquées, par exemple, et en développant des carrés musulmans dans les cimetières.

 

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